Un chemin de pèlerin extraordinaire

De Jean-Marie Zimmermann.

Suite à ma dernière balade à vélo, une lente trans-américaine entre l’Alaska et la Terre de Feu (progression de 2 ans et 9 mois et plus de 45.000 km, pas mal de dénivelés, un moment féerique, un col à plus de 5.000 m,…), une belle tranche de vie, riche de belles rencontres, plusieurs moments magiques comme lors de mon anniversaire cet Ave Maria qui s’élève dans le ciel étoilé du petit village d’Amatura, niché dans la forêt amazonienne et introuvable sur une carte…

Une autre itinérance, cette fois-ci un lent cheminement vers Compostelle… 

Cette fois-ci en partant du Mont-Saint-Michel. En France par la Voie des Plantagenêts puis la Voie de Tours, et en Espagne par le Camino del Norte puis le Camino Primitivo. Une marche d’environ 1.900 km et 3 mois.

Sixième arrivée en Galice depuis l’an 2000. Ayant auparavant progressé sur les 4 principales voies françaises (voies du Puy-en-Velay, Vézelay et Paris/Tours par le col de Roncevaux, voie d’Arles par le col de Somport) et sur la Via de la Plata, entre Séville et Saint-Jacques-de-Compostelle. En ajoutant l’exotique pèlerinage des 88 temples et monastères de l’île de Shikoku au Japon, plus de 10.000 km parcourus en 24 mois de pérégrinations sur ces chemins de liberté… Que de semelles usées… 

Chaque fois une autre atmosphère, une autre découverte, une autre féerie. Chaque chemin est différent ; il peut être chemin de pèlerinage, de randonnée, de rencontre, de découverte ; toujours de volonté et de courage il peut se vivre différemment, comme un choix, un dépassement, un exploit, un remerciement, un questionnement, une expérience… 

En avançant hors contrainte voire hors du temps (hors tout ?), au rythme de mes envies, toujours dans l’instant présent, saisissant et vivant pleinement l’instant, prenant le temps de la rencontre, échangeant avec un vieux berger, humant les parfums envoûtants de la nature, admirant la couleur des feuillages, le vol d’un oiseau, la course d’un lièvre, la beauté d’une biche, écoutant les bruits de la vie de campagne, la cloche qui sonne, regardant au loin du linge qui pantelle sur une corde, parfois des gouttes de pluie se laissant délicatement tomber sur moi (comme si elles avaient peur de me faire mal !), visitant l’histoire…

Ne transportant surtout pas mes peurs (c’est fou comme certains trimbalent des choses inutiles lorsqu’ils voyagent, par peur de manquer, d’avoir froid, d’avoir faim, de se perdre…craignant la pluie, craignant le soleil, craignant le vent… craignant la vie ?)… Sans réservation d’hébergement, surtout pas, les portes s’ouvrent toujours lorsqu’on s’ouvre à l’autre comme on est ; quelles merveilleuses surprises parfois ! 

Toujours laissant les passants passer, dépasser, repasser, se surpasser, voire parfois trépasser… En marchant pour arrêter ma course, entrant dans la simplicité du vent, du soleil, laissant frémir les choses, pianotant sur les gammes de la vie, laissant toujours le chemin de la vie passer à travers moi… Heureux et paisible, confiant dans ce qui arrive ou n’arrive pas, simplement confiant. Le sourire rend heureux… Même si la marche fatigue, serrant parfois les dents, les blessures saignant, une ampoule illumine toujours son cheminement ! 

Des moments de vie sans performance, surtout pas un exploit ou une approche pour satisfaire l’ego car cela ne touche que les muscles et le cerveau (quoique, pas sûr !), mais le besoin surtout d’un contact fondé sur des valeurs communes à tous, très loin du paraître, à la recherche de la différence entre le « bien-être » et le « bien-avoir » que l’on confond si souvent, à la rencontre de l’autre, mais aussi de soi-même pour un retour sur l’essentiel (un verre d’eau fraîche, l’ombre d’un arbre, la beauté d’une aube, le sourire d’une rencontre, la chaleur d’un accueil…). 

De ces silences, de ces moments intérieurs, de ces pauses, jaillissent souvent nos forces de vie et d’action, des silences qui évoquent plus encore de merveilleux moments ; un silence c’est plein de vie, il dilue le temps, il est encore le seul luxe de l’homme, et il le restera très certainement longtemps encore ! 

Parfois, j’ai l’impression que quelqu’un d’autre marche auprès de moi ou que des présences se font sentir ; les pas, la sueur, la souffrance mais aussi la joie, l’allégresse de ces millions de pèlerins qui sont passé avant moi ont certainement dû imprégner chaque pierre de ces sentiers millénaires.. 

Le Chemin ne s’explique pas, il se fait. Ce n’est pas un simple voyage, pour moi, il « forme ». On y entre très progressivement, et lentement. Si on ne fait que randonner quelques jours, on passe à côté… Surtout si on fait une sortie comme une autre parce que c’est la sortie à la mode, pour affirmer ensuite « avoir fait Compostelle ». Car il ne s’agit ni d’avoir, ni de faire, simplement d’être… 

Que de changements depuis ma première longue marche… Comme il est des livres que l’on redécouvre après les avoir lu des années auparavant, il en est de même des chemins. Mais l’esprit perdure. On le ressent. Un lent rappel et un cheminement vers l’essentiel, uniquement l’essentiel, et un perpétuel éveil à la vie. Mais où toutes les routes finissent commence un autre voyage. Car ce qui importe c’est de poursuivre la route… l’élan nous entraîne. 

« Voyager, c’est partir à la découverte de l’autre. Et le premier inconnu à découvrir, c’est vous » (Olivier FÖLLMI). 

La vie est belle.